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Quelques questions à l'empire et aux autres

LE MONDE | 26.09.01 | 15h47
par Jean Bricmont

TOUT allait bien. La Serbie, à genoux, venait de vendre Milosevic au Tribunal pénal international pour une poignée de dollars (dont on apprendra ensuite qu'une partie servira à payer des dettes accumulées depuis Tito). L'OTAN s'étendait à l'est devant une Russie impuissante. On pouvait, en toute impunité, "bombarder Saddam Hussein"(c'est-à-dire la population irakienne) quand on le désirait. La Macédoine, envahie par l'UCK, devait accepter la comédie d'un désarmement de cette même UCK par ceux qui l'avaient armée. Les territoires palestiniens étaient quadrillés et leurs dirigeants assassinés par des bombes intelligentes. Pendant ces dernières années, les détenteurs d'actions avaient prospéré comme ils l'avaient rarement fait dans l'histoire. La gauche politique n'existait plus, tous les partis s'étant ralliés au néolibéralisme et à l'interventionnisme militaire "humanitaire". Bref, même si on n'était pas encore arrivé à "la fin de l'histoire", son cours était maîtrisé et son happy end prévisible.

Et puis, le choc, la surprise, l'horreur : la plus grande puissance de tous les temps touchée au centre même de sa richesse et de sa force. Un réseau d'espionnage électronique sophistiqué n'a rien pu faire pour prévenir la catastrophe. Je ne partage évidemment pas les "valeurs" de l'ancienne secrétaire d'Etat américaine, Mme Albright, qui lorsqu'on lui demande si la mort d'un demi- million d'enfants irakiens "vaut la peine" répond : "C'est un choix difficile, mais oui, cela en vaut la peine." Le massacre de civils innocents ne me paraît jamais souhaitable. Ce qui n'empêche qu'il me semble nécessaire, à l'occasion de cette tragédie, de se poser quelques questions.

Un pacifiste américain, A. J. Muste, faisait observer que le problème, dans toutes les guerres, était posé par le vainqueur : en effet, il avait appris que la violence payait. Toute l'histoire de l'après-guerre illustre la pertinence de cette remarque. Aux Etats-Unis, le département de la guerre fut rebaptisé département de la défense, alors qu'il n'y avait en réalité aucun danger direct qui les menaçait. Les gouvernements américains successifs se sont lancés dans des campagnes d'interventions militaires et de déstabilisations politiques telles qu'il faut beaucoup de bonne volonté pour n'y voir qu'une tentative d'endiguer le communisme (qu'est-ce que des gouvernements modérément nationalistes, comme ceux de Goulart au Brésil, de Mossadegh en Iran ou d'Arbenz au Guatemala avaient à voir avec le communisme ?). Mais limitons-nous à l'actualité et essayons de voir comment celle-ci peut être perçue en dehors de l'Occident. Et cela non pas en essayant de penser dans les termes d'une autre culture ou d'une autre religion, mais en nous demandant simplement comment nous réagirions si nous étions placés face à certaines situations.

- le protocole de kyoto . Les objections américaines ne sont pas principalement scientifiques, mais du genre "cela nuit à notre économie". Comment cette réaction est-elle perçue par des gens qui travaillent douze heures par jour pour des salaires de misère ?

- La conférence de Durban. L'Occident refuse toute idée de réparations pour l'esclavage et le colonialisme.Mais comment ne pas voir que l'Etat d'Israël fonctionne comme réparation pour les persécutions antisémites, sauf que, là, le prix est payé par les Arabes pour des crimes commis par des Européens ? Et comment ne pas comprendre que ce transfert de responsabilité soit perçu par les victimes du colonialisme comme une manifestation de racisme ?

 

- La Macédoine. Voilà un pays que l'Occident a poussé à l'indépendance pour affaiblir la Serbie et dont le gouvernement a toujours suivi fidèlement les ordres occidentaux. Il est soumis à des attaques de terroristes armés par l'OTAN et provenant de territoires sous contrôle de celle-ci. Comment cela est-il perçu dans le monde orthodoxe et slave, surtout après l'expulsion, sous les yeux del'OTAN, de la population serbe du Kosovo et l'éradication d'une bonne partie de son patrimoine culturel ?

- L'Afghanistan.Les Américains n'ont pas hésité à former et à armer Ben Laden pour déstabiliser l'URSS, selon un scénario de Z. Brzezinski, conseiller du président Carter. Combien de gens meurent dans ce jeu que Z. Brzezinski appelle le "grand échiquier"? Et combien de terroristes, en Asie, en Amérique centrale, dans les Balkans ou au Proche-Orient sont lâchés dans la nature après avoir servi le "monde libre"?

- L'Irak. La population est étranglée par un embargo qui a fait des centaines de milliers de morts qui sont aussi, même s'ils ne passent pas à la télévision, des victimes civiles. Tout cela parce que l'Irak a cherché à récupérer des puits de pétrole qui avaient été de facto confisqués par les Britanniques. Comparons avec le traitement réservé à Israël, qui occupe de façon parfaitement illégale les territoires conquis en 1967. Pense-t-on réellement que l'idée généralement acceptée en Occident selon laquelle tout cela est la faute de Saddam Hussein impressionne qui que ce soit dans le monde arabo-musulman ?

- La Chine. Lorsqu'un avion d'espionnage américain est abattu le long des côtes chinoises et son équipage brièvement fait prisonnier, on s'indigne : comment les Chinois osent-ils ? Mais combien d'avions chinois ou indiens s'aventurent si près des côtes américaines ?

- Est-il vraiment de toute première urgence de dilapider les ressources rares de la planète, entre autres l'intelligence, pour construire un bouclier antimissile qui ne protégera pas les Etats-Unis contre des actes terroristes et, à long terme, même pas contre des attaques nucléaires ?

Tout cela n'excuse pas le terrorisme, dira-t-on. Soit, mais cela permet de comprendre pourquoi la réaction en dehors des Etats-Unis est souvent mitigée : sympathie pour les victimes, oui ; pour le gouvernement américain qui tente de jouer sur ces sentiments pour légitimer ses politiques et qui s'apprête à violer à nouveau le droit international, non.

Par une pure coïncidence, ces attentats ont lieu le 11 septembre, anniversaire du renversement d'Allende, qui a marqué non seulement l'installation du premier gouvernement néolibéral, celui de Pinochet, mais aussi le début de la fin des mouvements nationaux et indépendants dans le tiers-monde - en gros, ceux qui sont issus de la Conférence de Bandung - qui allaient bientôt tous s'incliner devant les diktats des Etats-Unis et du FMI. Cette coïncidence rappelle que la victoire de l'Occident contre les mouvements politiques indépendants dans le tiers-monde a été obtenue par des moyens fort peu démocratiques : Pinochet, évidemment, mais aussi Suharto, l'assassinat de Lumumba, les armées terroristes en Amérique centrale, et, last but not least, le soutien aux "bons" fondamentalistes musulmans, en Arabie saoudite et en Afghanistan.

En fait, tant que les forces obscurantistes et féodales pouvaient être utilisées contre la gauche politique, elles l'ont été à profusion. Si les accusations lancées contre ces forces se confirment, alors il sera opportun de méditer sur cette curieuse ironie de l'histoire.

Marx pensait qu'une lutte politique contre l'oppression ferait reculer l'obscurantisme religieux. Depuis une vingtaine d'années, on a assisté au mouvement inverse : plus la gauche politique perdait du terrain, plus l'obscurantisme se renforçait, et pas seulement dans le monde musulman ; et cela en grande partie parce qu'il est devenu la seule forme de protestation possible contre cette "vallée des larmes" qu'est la Terre.

En Occident, on applaudira bien sûr les "réponses fermes" lorsqu'elles se produiront. On trouvera quantité d'intellectuels pour lier ces attentats à tout ce qui leur déplaît dans le monde : Saddam Hussein, les pacifistes occidentaux, le mouvement de libération palestinien et, tant qu'on y est, le mouvement dit "antimondialisation". On construira plus de réseaux d'espionnage. On contrôlera mieux les citoyens. On se racontera des histoires édifiantes sur la lutte entre le Bien et le Mal et sur les méchants qui nous attaquent parce qu'ils n'aiment ni la démocratie, ni la libération des femmes, ni le multiculturalisme. On expliquera que cette barbarie nous est étrangère : en effet, nous préférons bombarder de haut ou tuer à petit feu au moyen d'embargos. Mais tout cela ne résoudra aucun problème de fond. Le terrorisme pousse sur un terreau de révolte qui est elle-même le fruit de l'injustice du monde.

Dans l'immédiat, on peut craindre que ces attentats aient au moins deux conséquences politiques négatives : d'une part, la population américaine, qui est dans sa grande majorité d'un nationalisme inquiétant, risque de se rassembler "autour du drapeau", comme ils disent, et d'appuyer la politique de son gouvernement, aussi barbare soit-elle. Elle voudra, plus que jamais, "protéger son mode de vie", sans se demander ce que cela coûte au reste de la planète. Les timides mouvements de dissidence qui se sont fait jour depuis Seattle seront sans doute marginalisés, sinon criminalisés.

D'autre part, les millions de gens vaincus, humiliés et écrasés par les Etats-Unis de par le monde auront la tentation de voir dans le terrorisme la seule arme qui puisse réellement frapper l'empire. C'est pourquoi une lutte politique - et non terroriste - contre la domination culturelle, économique et surtout militaire d'une toute petite minorité du genre humain sur l'immense majorité est plus nécessaire que jamais.


Jean Bricmont

Professeur de physique à l'université de Louvain,

Jean Bricmont a publié avec Alan Sokal Impostures intellectuelles (Odile Jacob, 1997). Un livre qui passait notamment au crible les œuvres de Jacques Lacan, Julia Kristeva et Jean Baudrillard